Lieux emblématiques de la privatisation sournoise des espaces marchands et de vie, les galeries marchandes de GMS (la grande distribution) concentrent toute une série de questions de société. La constitution de ces temples contemporains de la consommation a consisté à déplacer des espaces marchands de proximité (dans les centres ville pour aller vite) qui étaient maillés par des artères publics (les rues, les places, les avenues..) vers des espaces privés – les galeries marchandes – ou l’espace public a disparu.
Espaces privés hors les lois du marché
Du parking aux galeries marchandes, les citoyens et consommateurs qui sont près de 80% à effectuer leurs courses chaque samedi, rentrent sans trop s’en rendre compte dans un espace privé. Non seulement ils rentrent dans un espace « non-public » ou le droit citoyen ne peut s’exercer (distribution de tracts, prise de parole, achat d’un pas de porte, etc..), ce sont des vigiles de l’enseigne commerciale et non des policiers qui font « police » dans ces espaces, mais en matière de droit commercial on entre dans un espace ou les lois du marché ne s’exercent pas. La liberté du commerce est corsetée dans ces lieux emblématiques du commerce! Les concessions commerciales accordées ne peuvent entrer en concurrence direct avec les intérêts de la Grande Surface.
Qui a vu une boutique fermière de viandes et légumes à la sortie des caisses du supermarché?
On ne trouvera jamais à la sortie des caisses du supermarché, des commerces de vente directe du type « magasin de producteurs fermiers », « boucherie, boulangerie fermière », « groupement d’artisans », etc.. Ces galeries marchandes de GMS ne sont certainement pas perçues comme des espaces « non publics » par le consommateur. Les produits fermiers – pour prendre cet exemple emblématique – restent maîtrisés par les centrales d’achat de la grande surface au sein de leurs linéaires dans un rapport de soumission obligée. Ils peuvent se faire dé-référencer du jour au lendemain. La liberté du commerce a disparu de ces espaces. La concurrence ne peut s’exercer.
Rétablir la vraie concurrence commerciale au sein des galeries marchandes
Bertil Sylvander, ancien économiste de l’Inra, avait travaillé dans les années 90 avec le réseau des producteurs fermiers sur les conditions du développement des filières fermières, il en était arrivé à la conclusion que sans une possibilité d’entrer, pour les producteurs fermiers (organisés collectivement à priori), dans ces galeries marchandes, ces filières fermières resteraient reléguées à la marge et elles ne pourraient pas rencontrer leur marché. Car de fait, et encore certainement pour longtemps avant que les GMS se désagrègent, le chemin de la consommation pour les citoyens passe par les GMS avec les avantages comparatifs qu’elles offrent par rapport aux marchés traditionnels et aux magasins de ville : parkings, caddies, concentration de l’offre. Si les productions fermières ne sont pas accessibles dans ces temples de la consommation GMS, le consommateur en règle générale ne fera pas un second déplacement pour faire ses courses de produits fermiers du week end. La demande existe mais elle n’est pas satisfaite. La preuve en est donnée par l’introduction continue dans les linéaires même des grandes surfaces de produits fermiers et bio dans des cadres contractuels très défavorables à ces derniers. Double nécessité pour l’enseigne: répondre à une demande croissante et développer une image marketing porteuse. La distribution alternative existe (bio-coop, marchés physiques, Amap, magasins et marchés de producteurs), elle se développe, elle va en général se nicher dans des espaces à la marge, mais elle n’est pas en mesure, et pour longtemps, de concurrencer frontalement la grande distribution. Si on veut créer les conditions d’un fort développement des circuits courts, on doit nécessairement s’intéresser aux grandes surfaces. La transformation du statut juridique de ces espaces marchands (parkings, galeries marchandes) est au coeur du problème. On peut dénoncer de façon incantatoire ces temples diaboliques du commerce totalitaire, certes. Il est même jouissif de participer à ces messes expiatoires contre les symboles de notre société consumériste, souvenons-nous du Mac Do de Millau. Mais nous sommes attendus pour offrir des alternatives crédibles et nécessairement progressives à cette machinerie commerciale centrale de nos sociétés que sont les GMS. Souvenons-nous que notre pays est un des champions mondiaux des grandes surfaces. Sans attendre, comme le grand soir, la déconfiture des grandes surfaces, il est possible ici et maintenant – par le biais de la reconquête d’espaces publics – de modifier les conditions d’accès des citoyens aux produits fermiers (entre autre) et commencer à rogner cette domination sans partage de la grande distribution. On peut agir pour restreindren affaiblir ce pouvoir exorbitant des GMS qui est un véritable totalitarisme anti-libéral.
Une alliance majoritaire à construire dans l’action
On peut penser qu’une large majorité des consommateurs qui sillonnent les galeries marchandes le samedi n’ont pas conscience qu’ils ne sont pas « en ville » mais dans un espace « privé » avec ses vigiles et ou ne règne pas la liberté du commerce. La remise en cause de la grande distribution doit pouvoir s’amorcer autour de la production alimentaire de qualité et de proximité. La production fermière doit pouvoir aller à la rencontre de ses consommateurs au coeur même de ces temples de la consommation. Il faut agir au coeur du système. Les citoyens sont de plus en plus nombreux à plébisciter ce rapport direct avec les producteurs. Cela soulève bien entendu des questions réglementaires qu’il faudra approfondir, et en particulier comment une collectivité locale peut se porter acquéreur et exercer un droit de préemption sur un espace privé? Car il s’agit au final d’arriver à quelque chose d’assez simple: reconstituer de la vie sociale publique au sein de ces espaces qui ne font pas ville et qui sont d’ailleurs des lieux de grandes violences à la périphérie des villes. On voit bien que ce terrain d’action politique verrait la convergence des intérêts des consommateurs et des paysans et artisans mais aussi des collectivités locales vis à vis de leurs politiques de la ville.
Un terrain d’action emblématique et unitaire
Cela pourrait donner lieu dans un premier temps, à de vastes et spectaculaires actions d’intervention pour, dans un premier temps sensibiliser la population et les producteurs à ces questions. On pourrait en effet envisager des actions coordonnées de ventes sauvages sur les parking, de distributions de tracts et prises de paroles dans les galeries, au moment des fêtes par exemple. Avec des images au journal du soir des vigiles qui interdisent aux paysans d’exercer leur acte de vente. Je crois que ce type de terrain de lutte devrait trouver des acteurs motivés et enthousiastes. On peut faire exactement la même analyse à propos de ces espaces « privatisés » que sont les aires d’autoroute. Là aussi, au regard de la médiocrité et de la chéreté de l’offre alimentaire, des actions pourraient être envisagées afin que les produits fermiers de qualité qui existent aux alentours des aires d’autoroute soient présents. La présence de restauration rapide « fermière » sur les aires d’autoroute pourrait aussi être un terrain de mobilisation et d’action. Là également il s’agit d’objectifs politiques qui passent par la loi et la voie réglementaire afin de pouvoir exercer le droit de reconquête de l’espace public, et donc de la liberté d’entreprendre et de vendre. Cela concernerait plus alors les conseils régionaux et généraux certainement.
Je suis convaincu qu’il nous faut affronter cette réalité des espaces « disneyland », la tordre par l’action et la loi. En faire un terrain d’action fédérateur, citoyen et politique au plein sens du terme. Ce type d’action doit être le complément indispensable, à côté d’autres actions plus positives sur l’aménagement des marchés physiques par exemple, à l’un des axes majeurs affiché par europe écologie de promouvoir la production fermière et les marchés de proximité. Un programme d’action visible, transversale, qui ne se borne pas à protester-dénoncer. Et qui, j’en ai la conviction, devrait disposer d’un fort potentiel de mobilisation. En outre ce type de campagne contribuerait à donner une assise matérielle et visible aux actions plus globales de promotion des nouveaux modes de consommation.
Ce type d’action aurait le grand mérite d’unir intimement la posture de RÉSISTANCE à celle de TRANSFORMATION. Soutenir concrètement les artisans de la nouvelle « alimentation-distribution » d’un côté, et d’un autre côté agir politiquement (actions militantes et législatives) pour fournir aux acteurs (producteurs et consommateurs) les cadres d »un nouveau paradigme de la distribution.